Publié le 23/02/2026
Propos recueillis par Françoise Boyer
À la croisée de l’artisanat, de l’art et du bâtiment, le métier de graveur sur pierre séduit par la richesse de ses techniques et la diversité de ses débouchés.
Portraits de professionnels qui ont fait le choix de cette voie exigeante et porteuse de sens.
Le graveur sur pierre trace lettres et motifs dans la pierre, le marbre, le granit ou le grès. Deux techniques cohabitent, celle, ancestrale de la machette et du ciseau, dite « à la main », qui perdure, même si, aujourd’hui, c’est celle du sablage dite « à la machine » qui prédomine. Un graveur doit conjuguer les talents de maçon, de sculpteur et d'artiste. La gravure des lettres s’effectue au pochoir, par sablage. La gravure des motifs, plus artistique, relève de la lithogravure (dépolissage avec une micro-meuleuse et dessin). Le graveur travaille essentiellement dans le secteur du funéraire, mais aussi dans celui de la décoration et de la signalétique. Il complète le travail du marbrier en ornant la tombe et en y plaçant les inscriptions officielles. Titulaire le plus souvent d’un CAP de graveur, il doit aussi posséder le sens de la précision et la créativité de l’artiste. Il peut envisager de se perfectionner via un BMA.
La profession reste méconnue du grand public, c’est pourtant un secteur dans lequel les besoins sont réels et qui offre de belles perspectives.
Pour éclairer notre propos, partons à la rencontre de trois graveurs. Trois parcours professionnels différents dont le dénominateur commun est une solide détermination et un goût certain pour l’aspect créatif de ce métier.
Tout d'abord, Jérémy Legay (photo d'illustration) qui exerce dans les Yvelines depuis novembre 2024. Après un BTS de commerce, il gère des équipes durant quinze ans chez Auchan, puis chez IKEA. Mais lassé de travailler pour la grande distribution, il songe déjà à une reconversion. Le déclic s’opère lors de la rénovation de sa maison en pierre, il s’intéresse à la lithogravure, achète des outils et commence à se former en autodidacte.
« Ma génération était plus orientée vers les études générales que vers les métiers de l'artisanat, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui » observe-t-il
Il déniche, après recherche, une formation en trois mois auprès d’une graveuse en Isère, formation qu’il paye de sa poche grâce à ses indemnités de rupture conventionnelle. Il se lance alors dans la prospection de clientèle.
« J’ai démarché en direct les particuliers et les collectivités. Avant, il y avait un graveur par village, maintenant, c’est fini... »
En région parisienne, quelques grandes sociétés de graveurs sous-traitants trustent le marché auprès des principales entreprises de Pompes Funèbres. Elles exercent un monopole, avec des prix très bas mais sans povoir répondre à toutes les attentes personnalisées, ce qui laisse toute leur chance à des indépendants comme Jérémy, dont l’écoute est plus attentive et respectueuse des attentes exprimées par le client.
« J'ai créé mon entreprise de gravure sur pierre, la SAS “Memoriart”. La première année, ce fut compliqué. Depuis septembre 2025, je travaille pour des sociétés de pompes funèbres plus petites, indépendantes. Elles représentent une bonne partie de mon chiffre d’affaires, le reste se partageant entre les contrats avec les collectivités et les clients en direct. Je suis plus souple qu’une grosse société, je m'adapte à tous les projets... ».
Jérémy travaille le granit, le calcaire, le marbre et réalise des finitions à la feuille d’or ou à la peinture, le plus souvent sur site, en itinérant. Il stationne son camion à l’entrée des cimetières avec le matériel nécessaire pour réaliser son activité. Le poids varie de 100 à 250 kg suivant les interventions. Au début, il travaillait à la main, mais des soucis d’arthrose, entre autres, l’ont amené à s’orienter vers l’utilisation de la sableuse. Il considère du reste que cette technique ancestrale est vouée à se marginaliser, même s’il continue dans son atelier à graver à la main des plaques signalétiques. Il développe également la gravure sur verre et céramique, pour la réalisation de miroirs, l’opacification des vitres de bureaux, autres aspects du métier. Jérémy ne voit pas la progression de la crémation comme un obstacle à la demande, pas plus que la numérisation.
« On aura toujours besoin d’urnes gravées, avec des motifs parfois originaux et personnalisés irréalisables en usine » affirme Jérémy, qui a récemment gravé des croix occitanes, des canards personnalisés. Il collabore aussi avec les collectivités pour la restauration de monuments aux morts ou la réalisation de plaques signalétiques. Il est aussi actif sur les réseaux sociaux comme Instagram et Facebook.
« La gravure funéraire est un secteur en développement, il ne faut rien lâcher, faire sa place. Prendre du recul aussi face à des situations émotionnelles difficiles comme la gravure d’une tombe d’enfant. Aujourd’hui, j’espère embaucher, mais c’est un travail en extérieur et les aléas de la météo compliquent la gestion de salariés. En tout cas, je ne regrette pas ma reconversion et je m'épanouis dans cette nouvelle voie » conclut Jérémy.
Autre reconversion réussie, au féminin cette fois, avec Cécile Fontaine Albagnac et sa société « La Rose et la Pierre ».
Après des études d’histoire de l’art, elle gère des projets culturels durant treize ans pour différentes collectivités territoiriales. Puis elle décide de créer une entreprise de services de proximité. Parallèlement, elle entretient le cimetière proche de son domicile. Mais l’entretien et le fleurissement sont insuffisants car saisonniers. C'est alors qu'elle prend la décision de s’orienter vers la restauration et la gravure. Elle se forme alors au sablage en autodidacte et acquiert le matériel nécessaire grâce à un prêt sur cinq ans. Un module de cinq jours au CFA de Lacrouzette* lui permet de compléter ses connaissances.
« J’avais déjà une expérience en dorure de lettres, peinture et rechampissage (ravivement de lettres gravées)» précise Cécile.
En mai 2023, elle commence à proposer ses services auprès de plusieurs entreprises de Pompes Funèbres pour lesquelles elle travaille aujourd’hui de manière régulière ou ponctuelle. Cécile a fondé son entreprise individuelle, une EIRL (Entrepreneur individuel à responsabilité limitée), et si elle stocke son matériel dans son atelier, elle travaille à 75% en extérieur de manière itinérante. Le démarrage a été difficile, mais elle a trouvé aujourd’hui sa vitesse de croisière. Toujours à la recherche d’apprentis et de stagiaires, elle va à la rencontre des lycées professionnels. Même si les Pompes Funèbres préconisent le sablage par facilité, Cécile souhaite proposer les deux techniques, manuelles et mécaniques.
« La gravure à la main s’impose dans la restauration quand la pierre est trop érodée ou si le client veut reproduire à l’identique une gravure à la main. La taille est plus longue, bien sûr. On trouve peu de formations en France pour la gravure à la main, souvent un CAP d’un an, mais en Belgique, il existe des modules d’une semaine à des prix très compétitifs organisés par la région wallonne. Nous sommes peu nombreuses dans la profession (davantage dans l’entretien des tombes) » explique Cécile, qui n’élude pas les difficultés techniques rencontrées avec la manipulation d’un matériel très lourd (sableuse, aspirateur, compresseur, tuyaux, épurateur d’air et treuil) sur des terrains difficiles.
« J’ai trouvé le coup de main, mais parfois, c’est le système D. Bien sûr, il m'arrive de solliciter de l'aide pour le port de charges lourdes. Par ailleurs, j’ai acheté des tuyaux supplémentaires pour pouvoir graver des tombes à distance sans sortir mon matériel du camion... »

Si, pour Jéremy et Cécile, il s'agit d'un parcours de reconversion, pour d'autres c'est une affaire de filiation.
C'est le cas de Pierre, originaire de Lacrouzette (81210) où il exerce aujourd’hui. Pour lui, le chemin était tout tracé. Ses parents gèrent une entreprise de gravure sur pierre, et tout naturellement, il marche dans leurs pas.
Après un CAP de tailleur sur pierre, il passe un Brevet des Métiers d’art (BMA) de graveur sur pierre. Il reçoit en 2018 la médaille de meilleur apprenti de France. L’atavisme familial ne constitue pas, loin de là, la principale justification de son orientation. C’est avant tout l’aspect artisanal, l'aspect créatif et le renouvellement constant des projets qui l’attirent. Pour Antoine, les qualités requises pour ce métier sont avant tout la rigueur (respect des plans), un bon niveau de dessin et une grande faculté d’adaptation et de polyvalence. Outre la patte artistique, il faut être travailleur et patient pour se constituer un carnet d’adresse. L’éloignement de son domicile fut la seule réelle difficulté dans son parcours de formation, puisqu’à l’époque, il n'existait pas encore de centre de formation à proximité de chez lui. Pour se former, il avait dû « s’exiler » dans la Creuse, à cinq heures de route.
Aujourd’hui, il travaille dans l’entreprise familiale, pour les entreprises de Pompes Funèbres et les ateliers de granit.
« Nous n’avons pas de boutique, nous allons chercher la pierre chez le marbrier et nous la gravons dans notre atelier. Nous la rapportons mais nous ne fabriquons pas le monument. Le métier est bien payé (environ 2.200 € net), car nous sommes peu nombreux. L’avenir reste très porteur car aujourd’hui, les marbriers qui se chargeaient naguère de la gravure, par manque de temps et de compétences, délèguent cette tâche aux graveurs, ce qui fait que la part de marché augmente. Si la sculpture offre peu de débouchés du fait de la concurrence asiatique notamment, la gravure, elle, a encore un bel avenir ».
Un optimisme largement partagé par Jérémy Legay et Cécile Fontaine Albagnac.
Ces trois témoignages illustrent les difficultés du métier et d'accès à la formation, mais aussi la satisfaction pouvoir allier au quotidien la création artistique et le contact humain, dans un moment très particulier, celui du deuil.
https://meilleurs-marbriers.com/conseils-marbrerie-funeraire/la-gravure/
https://www.facebook.com/watch/?v=1279836867038185
https://www.youtube.com/watch?v=65yQVoiGu9o
https://memoriart.fr/memoriart-a-propos/
https://www.gravure-durupt.com/gravure-sur-monument
https://www.artisanat.fr/metiers/fabrication/graveur-sur-pierre
Formation gravure par sablage* :
Institut de Formation Roches en Sidobre/ IFRES (Lacrouzette 81)
(CAP et BP tailleur de pierre, CAP marbrier, formation gravure (alternance, formation courte, formation continue, à la carte)
Formation gravure main :
Bulles de Granite - Formation continue gravure sur pierre funéraire - Grenoble, Isère
Voir aussi la fiche "Funéraire / Services funéraires" sur le Guide des ressources emploi