Publié le 28/04/2026
Interview réalisée par Jérôme Descours et Rémy Dreano
Six mois se sont écoulés depuis que nous évoquions, dans ces pages, le projet gouvernemental visant à exclure du Compte Personnel de Formation (CPF) le bilan de compétences, cet outil pourtant essentiel pour accompagner les mutations professionnelles et éclairer les trajectoires individuelles.
Si cette prestation a finalement été préservée in extremis, c’est au prix d’une mobilisation déterminée de celles et ceux qui en mesurent chaque jour la portée. Plus encore, l’engagement d’un collectif réunissant les principales fédérations professionnelles a joué un rôle décisif dans ce sursaut. Mais ce répit n’est pas sans amertume : le coup de rabot imposé aux prestataires demeure difficile à accepter pour ceux qui défendent, avec constance, la reconnaissance durable d’un accompagnement exigeant, fondé sur la rigueur, l’éthique et une ambition profondément humaine, au service des individus, autant que de la société.
Il nous a donc paru nécessaire d’en observer les premiers effets, deux mois après la promulgation du décret instaurant un plafonnement du CPF à 1.600€ pour un bilan de compétences, assorti d’un reste à charge de 150€ pour le bénéficiaire.
À cet effet, nous sommes allés à la rencontre de Bérénice Le Pêcheur, présidente de la Fédération Française des Professionnels de l’Accompagnement et du Bilan de Compétences (FFPABC), afin de recueillir son éclairage.
C'est encore un peu difficile de se prononcer puisque le décret ne date que du 24 février dernier et que nous n'avons que deux mois de recul. Les premières indications sont quand même effectivement assez inquiétantes et montrent une vraie baisse d'activité chez nos adhérents, pour plus de 50% d'entre eux. La baisse est évidente. Outre que le fait que le reste à charge freine les utilisateurs, délivrer des prestations de qualité avec un plafonnement du CPF à 1.600€, c'est compliqué. Ce montant est insuffisant.
Nos adhérents sont principalement de petites structures composées de 1 à 2 consultants et, depuis quelques mois, nous avons des signaux de structures en souffrance, d'adhérents qui se portent mal. Le mois dernier, nous avons eu la première annonce de fermeture officielle, une adhérente historique. Certains ont quitté leurs locaux pour ne faire que de la visio pour réduire les frais et limiter la casse. Il faut certes réinventer le bilan, mais il faut aussi faire en sorte qu'il y ait d'autres parties prenantes. Il est indispensable que les entreprises réinvestissent cet accompagnement. Il faut une grosse mobilisation auprès des entreprises et des représentations patronales, avoir des ambassadeurs pour porter la voix. Il y a l'idée qu'on ne peut plus mettre tous nos œufs dans le même panier. Il faut diversifier nos sources de financements. Mais ce n'est pas évident dans le contexte économique actuel.
Certains prestataires rognent déjà drastiquement sur le nombre d'heures d'entretiens pour rentrer dans leurs frais. Or, on ne peut pas dénaturer la qualité en rognant drastiquement sur le nombre d'heures, c'est d'ailleurs le maître mot de notre Fédération et c'est pourquoi nous n'irons pas sur ce terrain-là, ce n'est clairement pas entendable. Nous devons plutôt penser à des possibilités de prise en charge au-delà du ticket modérateur. Un taux d'horaire de 100€ nous parait refléter la valeur de la prestation, ce n'est pas exorbitant. Outre le travail de face-à-face, il faut aussi penser aux outils qui demandent des frais, au delà de ceux que chaque structure supporte et au travail de back-office. On estime entre 3 à 6 heures le travail d'analyse, de recherche, de rédaction, d'échange entre les séances avec le bénéficiaire. Nous avons aussi des moments qui ont toujours été gratuits, comme le rendez-vous préliminaire d'information, le suivi à 6 mois, soit une bonne heure pour chacun de ces rendez-vous. Tout cela n'est pas pris en compte. Tous ces temps doivent être calculés dans nos modèles économiques. 1.600€ de prise en charge par le CPF, ce n'est clairement pas suffisant si l'on veut faire un travail de qualité. Cela veut dire qu'il y a forcément une demande de participation complémentaire qui est faite aux utilisateurs. À ce titre, nous réalisons un baromètre annuel avec nos adhérents et nous avons remarqué que les modèles économiques diffèrent selon la situation géographique. Certains peuvent peut-être s'accommoder de tarifs plus bas. Ce n'est pas le cas en Île-de-France par exemple, où les charges sont plus lourdes. On sait aussi, qu'avec ce reste à charge, il est difficile de présenter des tarifs au-delà de 2.000€. À ce jour, le titulaire du compte CPF qui accepte le devis doit immédiatement sortir sa carte bleue pour régler le reste à charge. Et ils ne sont pas nombreux à pouvoir régler jusqu'à 400€ de reste à charge, avant même que le bilan ne commence. De plus, ce paiement ne peut pas être échelonné, c'est un énorme frein pour nous. C'est un point que je ne manque pas de soulever auprès du Ministère du travail, à chaque fois que j'en ai l'occasion.
Avez-vous observé des réajustements, un changement sur le timing de la prestation, voire une modification des pratiques ? Quelle est l'approche de la FFPABC sur ces sujets ?Il faut se garder de dénaturer la prestation et sa valeur, c'est extrêmement important. Cela fait des mois que nos groupes de réflexion se penchent sur ces sujets. On ne peut pas trop réduire le nombre d'heures. Nous nous posons la question de savoir si les bénéficiaires ont réellement besoin d'avoir un test de personnalité, un test de ceci, un test de cela... Certains n'ont peut-être pas besoin de passer tous les tests. Il y a aussi une réflexion autour de l'Intelligence Artificielle, on ne peut pas passer à côté. Les bénéficiaires l'utilisent déjà et nous devons nous former à son utilisation. L'IA ira de toute manière beaucoup plus vite que nous sur les questions de veille, de travail sur les compétences, d'analyse du marché de l'emploi et de formation par exemple. Comment intégrer l'IA dans nos pratiques ? Nous devons rester dans la supervision. L’IA peut constituer un appui précieux pour optimiser certaines tâches, mais elle ne saura jamais égaler la subtilité d’un accompagnement humain dans la relation. Nos bénéficiaires viennent pour cela, pour la capacité du consultant à requestionner, à éclairer les zones d'ombre. Booster cette posture réflexive, cette intelligence de la relation, rendre les individus plus autonomes sur certains aspects et les mettre en capacité de prendre des décisions et d'agir, c'est notre valeur ajoutée. L'IA ne va pas révolutionner notre métier. Si le bénéficiaire est tout seul devant son écran, l'IA lui dira ce qu'il a envie d'entendre. On doit revoir le rôle du conseiller bilan. Il faut réinventer notre métier et requestionner notre valeur ajoutée, tout le monde en a bien conscience. Il y a bien sûr des personnes qui tiennent le discours de «c'était mieux avant». On est aussi tous conscients de devoir mener un travail de diversification. Si vous savez faire du bilan de compétences, vous pouvez, si vous en avez la volonté, vous adresser à d'autres publics et proposer d'autres services touchant à la VAE, à l'orientation pour les jeunes (y compris Parcoursup), à la recherche d'emploi, à la préparation à la retraite, à l'accompagnement des salariés en souffrance au travail, à la médiation en entreprise, en gros tout ce que le bilan de compétences ne couvre pas et ne doit pas être. Même si le marché est déjà bien saturé, l'outplacement, le recrutement sont aussi des possibles. À ce titre, nous menons différentes actions au sein de la FFPABC pour faciliter les échanges entre pairs, se regrouper pour éviter l'isolement. Nous proposons des formats webinaires, un café adhérent tous les deux-trois mois, un groupe «réinventer le bilan de compétences», un groupe d'analyse de pratiques tous les deux mois et des animations territoriales avec des événements. Nous sommes toujours disponibles et à l'écoute de nos adhérents
Il y a des acteurs, que je ne citerai pas, qui tiennent sans rougir ce discours que l'IA peut remplacer le consultant, qu'un bilan de compétences peut être réalisé intégralement avec une IA. C'est un peu le nouveau combat. Il faut que tout le monde comprenne que nous travaillons avant tout avec l'humain. L'IA est et sera un partenaire, le conseiller aura toujours sa place dans l’accompagnement.
Cela va faire bientôt un an que nous avons créé ce collectif et il vit toujours. Nous avons un rendez-vous hebdomadaire. Nous avons également un cycle de concertation très précieux avec le Ministère du travail et la DGEFP. C'est quand même inédit d'avoir ce type temps fort avec un collectif qui représente notre profession, d'être écoutés et reçus par les pouvoirs publics. Notre collectif fonctionne très très bien, il y a une vraie entraide, une harmonie et nous ne sommes pas dans l'entre-soi, même si nous avons pu avoir des échanges un peu plus animés que d'autres parfois, ce qui me semble tout à fait normal et sain. Il faut tout de même rappeler que le bilan de compétences devait ne plus du tout être finançable via le CPF. Sans ce collectif, il n'aurait sans doute pas été sauvé. Quoi qu'il en soit, nous sommes d'accord sur la nécessité de se distinguer sur la qualité. La question du cahier des charges et des labels est un autre sujet. Certains ont déjà leur propre label, leur charte déontologique. Ce sont des questions importantes mais compliquées à unifier et à mettre en œuvre.
Sans revenir en arrière, il faut parvenir à réguler le bilan de compétences pour écarter les prestataires sans scrupules, d'une part et mesurer l'impact du bilan de compétences, d'autre part. Le Ministère est assez réceptif à ces questions et il faut trouver des solutions avec la Caisse des dépôts. Nous serons toujours force de propositions.
Nous sommes réunis autour d'un sujet qui nous concerne tous, à savoir la survie d’un dispositif qui est un véritable levier de sécurisation des trajectoires professionnelles.
C’est un investissement collectif au service de parcours professionnels durables, responsables et sécurisés.
Attachons-nous à nous professionnaliser pour réinventer le bilan de compétences afin d’être en mesure d’accompagner des personnes confrontées à des réalités professionnelles, humaines et sociales de plus en plus complexes.
merci Bérénice
À noter dans vos agendas :
La FFPABC organise, les 13 et 14 octobre prochain, le Congrès national du bilan de compétences à Lyon.
Evénement à destination des professionnels de l’accompagnement à l’occasion des 40 ans du bilan de compétences et des 35 ans de la loi de 1991 : Conférences, ateliers, tables rondes.
“40 ans d’évolution du bilan de compétences : de la création d’un dispositif à une expertise pointue d’accompagnement des transitions professionnelles”.
La question du bilan de compétences est principalement traité dans la fiche “Métiers du conseil • Information jeunesse • Missions Locales • Conseil en évolution professionnelle • Reclassement et outplacement • Transitions de carrière • Insertion par l’économique” réservée aux abonnés GdRE